Autour de l’Ukraine: idéalisme et réalisme

On retrouve dans le dernier numéro de la revue Foreign Affairs (Septembre-octobre 2014) deux articles éclairants autour de la situation en Ukraine. Ces articles rappellent le contexte historique récent dans lequel s’inscrit la prise de la Crimée et la fomentation de troubles civils armés dans l’est ukrainien par la Russie. Un accord de cessez-le-feu aurait été conclu le 5 septembre à Minsk. On peut espérer qu’il tiendra et qu’il soit le début d’une normalisation qui passe, au mieux, par la finlandisation de l’Ukraine ou, à tout le moins, par sa fédéralisation divisant le pays entre ouest, tenté par l’Europe et l’est, plus proche de la Russie.

En tout état de cause, la plupart des médias occidentaux ont une lecture jusqu’ici primaire des évènements opposant la Russie et l’Occident. Mais la situation est un peu plus compliquée et sans doute moins manichéenne, toutes choses que les médias n’apprécient guère (lire l’article de Mathias Raymond, «Medias français en campagne ukrainienne» dans l’édition d’août 2014 du Monde diplomatique).

1- Les promesses verbales faites à l’URSS et à la Russie au sujet de l’extension de l’OTAN

D’abord, l’article de Mary Elise Sarotte nous rappelle que la question de la réunification allemande, posée à la suite de la chute du Mur de Berlin en 1989, soulevait celle de l’appartenance ou non de l’Allemagne réunifiée à l’OTAN. Gorbatchev s’opposait à cette appartenance. Il s’est finalement rallié à cette position en autant que des assurances lui soient données afin qu’il n’y ait aucune extension de l’OTAN aux anciens pays satellites et, a fortiori, aux anciennes républiques soviétiques (dont l’Ukraine, par exemple). Sarotte nous rappelle que Gorbatchev a finalement accepté l’inclusion d’une Allemagne réunifiée dans l’OTAN en échange d’une douzaine de milliards de marks afin de permettre la construction d’habitations en Russie pour les soldats soviétiques démobilisés. Les dirigeants occidentaux ont ni plus ni moins acheté l’adhésion de l’Allemagne réunifiée à l’OTAN profitant de la situation économique très précaire de l’Union soviétique. Ceci dit, le président Georges H.W. Bush, son secrétaire d’État, James Baker et les dirigeants allemands et britanniques de l’époque ont réitéré leur engagement de ne pas procéder à une nouvelle extension de l’OTAN vers l’est. Ces engagements ont été purement verbaux et apparaissent dans des transcriptions de rencontres officielles ou dans les mémoires rédigés par les acteurs, mais n’ont pas été consacrés dans des instruments internationaux formels. En 1992, Bush père est battu aux élections américaines par Bill Clinton et Sarotte nous apprend qu’il n’y a eu que très peu d’échanges d’informations entre les deux administrations sur ce point pourtant crucial. Ce qui explique en partie que l’administration Clinton n’ait pas résisté à la tentation d’admettre dans l’OTAN les anciennes démocraties populaires et trois ex-républiques soviétiques (Lithuanie, Estonie et Lettonie). L’esprit de la guerre froide ne s’était certainement pas dissipé. Les acteurs ne pouvaient concevoir la Russie autrement que par le prisme de cette confrontation froide et constante. La victoire des pays de l’ouest apparaissait complète: la guerre froide avait été gagnée. Mais, comme l’écrit James Baker, dans ses mémoires, cité par Mary Elise Sarotte: «Almost every achievement contains within its success the seeds of a future problem». Et nous en sommes là.

2- La responsabilité de l’Occident dans la crise actuelle et retour à la géopolitique 101

Dans un autre article, John J. Mearsheimer estime que le conflit ukrainien résulte de la duplicité des pays occidentaux qui, en ne respectant pas la parole donnée à Gorbatchev, ont ajouté l’insulte à l’injure en caressant la perspective d’accepter l’adhésion à l’OTAN de la Géorgie et de l’Ukraine, deux anciennes républiques soviétiques. On peut aussi ajouter que l’adhésion à l’Union européenne des anciens satellites n’a pas contribué à instaurer un réel climat de confiance avec la Russie. Mearsheimer signale que les dirigeants russes ont plusieurs fois mis en garde les pays occidentaux indiquant que la géopolitique ne saurait être ignorée. L’auteur ajoute que la crise actuelle doit aussi beaucoup à l’activisme de Washington et donne l’exemple édifiant de la participation à des manifestations place Maidan de Victoria Nuland, la secrétaire d’État adjointe aux affaires européennes ou du sénateur John McCain. Imagine-t-on le tollé suscité à Washington si un ministre russe avait participé à une manifestation d’indépendantistes québécois à Montréal, par exemple? Seumas Milne, du Guardian, affirme dans un papier du 4 septembre 2014 que l’activisme agressif de l’OTAN et de plusieurs fondations américaines en Ukraine constituent un danger pour la paix. La crise actuelle serait donc en bonne partie la responsabilité de l’ouest.

Il va de soi que la Russie n’est pas un modèle démocratique et que les tendances autoritaires de Vladimir Poutine sont déplorables pour dire le moins. Néanmoins, ces faits ne sauraient à eux-seuls justifier l’aventurisme des pays de l’OTAN qui vont menacer la Russie à ses frontières mêmes. La reprise de la Crimée, donnée à l’Ukraine par Nikita Khrouchtchev en 1954, est le résultat direct de cet aventurisme. Comme l’écrit Mearsheimer: «Washington may not like Moscow’s position, but it should understand the logic behind it. This is Geopolitic 101: great powers are always sensitive to potential threats near their home territory». L’auteur poursuit en imaginant la fureur des États-Unis si la Chine tentait de bâtir une coalition militaire en voulant y inclure le Canada ou le Mexique. Cette fureur ne serait pas purement rhétorique.

Le libre-échange et la démocratie électorale ne peuvent constituer les seuls instruments de politique étrangère des États occidentaux. Ils en sont des éléments sans doute essentiels, mais ne sauraient nous faire oublier les leçons de l’histoire et de la géographie, autrement dit de la géopolitique. Quoi qu’on en dise, celle-ci n’a pas disparu. L’ouvrage de Robert Kaplan, The Revenge of Geopgraphy (What the Map tells us about coming conflicts and the battle against fate), nous rappelle, entre autres, que l’idéalisme des néoconservateurs s’est heurté aux réalités géopolitiques en Irak et en Afghanistan et que l’histoire des peuples constitue une mémoire que le libre-échange ou les discours sur les droits de la personne ne sauraient effacer. Les dirigeants occidentaux, enivrés par la Fin de l’Histoire, semblent oublier cette vérité première qui fait les peuples et les nations et sont emportées par l’outrance. La comparaison avec Munich et Hitler ne cesse de revenir dans le discours au mépris de la modération et du bon sens géopolitique. D’autant que la Russie est un pays en déclin, très affaibli, dont l’économie, fondée presque exclusivement sur les ressources naturelles et une absence concomitante de dynamisme et d’innovation,  est chancelante et avec, au surplus, une démographie en baisse et une capacité militaire amoindrie.

La Russie n’a plus les moyens d’une réelle politique impériale. L’ouest a indéniablement gagné la guerre froide et les pays de l’OTAN représentent 60% des dépenses militaires dans le monde, sans parler du primat économique des pays occidentaux qui demeure encore malgré la Grande Récession de 2008. Pourtant, le discours ne semble pas avoir changé. Le manichéisme n’est pas une politique. Or la Russie, bien qu’affaiblie, n’en conserve pas moins une formidable capacité de nuisance, ne serait-ce que par son siège au Conseil de sécurité des Nations Unies. Elle peut mettre des bâtons dans les roues des pays occidentaux dans une pluralité de dossiers (Syrie, Libye, Iran, Afghanistan etc.). Les intérêts communs des pays occidentaux et de la Russie sont plus nombreux qu’on ne le croit; et la menace de l’État islamique et autres épigones d’Al-Qaïda en constitue un exemple éloquent. Ne conviendrait-il donc pas de mieux comprendre l’histoire russe et la géographie de la région, de se débarrasser, dans une certaine mesure, d’une lecture purement morale des rapports avec la Russie (et d’autres pays) et d’envisager une coopération réaliste sur les enjeux qui réunissent tous les acteurs? L’idéalisme des Occidentaux en politique étrangère ne trompe plus grand monde. Il est temps de revenir à des relations politiques avec la Russie fondées sur les intérêts bien compris des uns et des autres, un respect géopolitique et, surtout, une absence d’affect. Un tel retour d’une dose de réalisme dans nos rapports avec les Russes n’implique pas que nous approuvions l’autoritarisme russe et ses dérives liberticides. Il suppose simplement que le poids de l’histoire ne peut être ignoré dans les rapports internationaux.

 

 

Ce contenu a été mis à jour le 9 septembre 2014 à 8 h 47 min.